Les enjeux du transfert dans la pratique du psychanalyste par Albert Maitre

Les enjeux du transfert dans la pratique du psychanalyste par Albert Maitre

LA DESTITUTION DE LA SUPPOSITION DE SAVOIR

  Albert Maitre                  

Ces technologies permettent un accès immédiat à une somme d’informations qui donnent l’illusion de savoirs en libre-service. Il n’est pas rare, par exemple, qu’une consultation médicale soit précédée par une recherche sur internet permettant d’établir ainsi un diagnostic probable et un traitement. Le médecin consulté se trouvant dès lors réduit à une fonction d’exécutant d’un savoir qu’il n’aurait fait que confirmer. Cette disqualification du représentant de la supposition de savoir touche aussi le monde enseignant et les milieux politiques. Ceux-ci, pour asseoir leur autorité, sont contraints d’invoquer des experts. Je ne détaillerai pas le jeu ambigu et circulaire entre l’expert et celui qui a le pouvoir de le nommer. Ce que je veux souligner, c’est que l’apparente disponibilité des savoirs a généré une destitution de la représentation de la supposition de savoir dans le social. Cette destitution n’est pas seulement l’effet de la technologie. Elle est aussi le résultat d’une conception du lien social empruntée à la production industrielle où l’optimisation de la plus value requiert des procédures automatisées qui se passent du savoir des agents de production voire même de leur présence. Il s’agit d’une extension de la prolétarisation au domaine de la pensée et de la tendance à sa généralisation sur le plan de la condition subjective. Le malaise de nos sociétés où se mêle paradoxalement abondance, gaspillage, misère matérielle et surtout psychique me semble relever de cette prolétarisation des esprits, laquelle est la conséquence d’une absence de la supposition de savoir attribuée à un Autre. Car cette supposition est ce qui permet un transfert subjectivant dans la mesure où elle est la condition requise pour la remise en jeu et  la fluidité des identifications du sujet. Identifications signifiantes qui instituent la dimension du sujet.

Ces transformations atteignent la structure même du lien social. Comment imaginer alors qu’elles n’aient pas d’incidences sur la pratique de la psychanalyse et les formes que peuvent prendre les demandes adressées aux psychanalystes aujourd’hui ?On entend souvent  ceux-ci se plaindre avec nostalgie d’un âge d’or passé où les demandes d’analyse abondaient et puis, nous disent-ils, insensiblement, un désamour vis à vis de la psychanalyse semble s’être installé. On ne vient plus ou rarement faire une demande d’analyse. On s’adresse à un analyste en invoquant l’urgence d’un malaise et dans le meilleur des cas la nécessité éprouvée d’en parler. Quelques soient les formes que prennent les résistances à la psychanalyse et il y en a toujours eu, ce qui me paraît aujourd’hui opérant dans ce que nous ressentons comme une désaffection, c’est cette négation de la représentation dans le social de la supposition de savoir. Elle est détrônée par l’illusion de savoirs immédiatement disponibles sur lesquels surfent les « nouvelles » réponses au malaise existentiel (coaching, TCC…).

Illusion, car en fait il s’agit plus d’informations, de connaissances, de savoir faire que de savoir à proprement parler. Le savoir implique autre chose que l’usage instrumental d’informations ou de connaissances. Son acquisition effective revient en fait à une transformation du sujet au sens où ses identifications s’en trouvent déplacées.

On pourrait me faire remarquer que Lacan, dans un de ses derniers séminaires, a évoqué, comme effet de l’analyse, un mieux savoir y faire avec son symptôme. Savoir y faire, n’est pas la même chose qu’un savoir faire. Le savoir faire relève d’une capacité instrumentale du sujet qui n’implique pas la connaissance  des raisons des possibilités de ce savoir faire ; alors que « savoir y faire avec » implique un écart par rapport à l’instrumentalisation et surtout que le symptôme insiste encore, qu’on ne s’en défait pas comme ça, mais qu’on peut le prendre autrement, plus exactement l’entendre autrement. Il témoigne surtout d’une prise en compte de la dimension de l’impossible, soit du manque dans le savoir de l’Autre, ce qui a pour effet de pousserà une inventivité subjectivante.

INCIDENCES CLINIQUES DE LA DESTITUTION DE LA REPRÉSENTATION DE LA SUPPOSITION DE SAVOIR

Ainsi, à partir de ce que peut avoir de polysémique ce terme de savoir, se dessine une conception du symptôme propre à la psychanalyse. Alors qu’en médecine le symptôme est le signe d’une dysfonction ou d’un déficit, pour le psychanalyste il est savoir en attente d’être entendu et ceci à l’insu de celui qui en est affecté. Mais de la même manière que l’air du temps a modifié les rapports  du sujet au savoir, le rapport au symptôme et la nature même de celui-ci prennent d’autres aspects. C’est maintenant un lieu commun que de faire état de modifications dans la manière dont s’exprime la souffrance des sujets aujourd’hui, plus précisément dans leur adresse aux psychanalystes, au point que ceux-ci peuvent se demander si les névroses auraient disparues. Probablement pas, mais elles s’aménagent autrement entre distractions et dépendance médicamenteuse. On a un peu l’impression que ceux qui s’adressent aujourd’hui à un analyste le font dans un sentiment d’urgence subjective d’avoir un lieu pour parler en faisant état le plus souvent d’un malaise anxieux et d’une dépressivité, sans pour autant faire une demande d’analyse. Curieux paradoxe,  les névrosés qui étaient l’indication type de l’analyse ne semblent plus s’adresser à l’analyste alors que les modalités cliniques qui le font appartiennent aux névroses narcissiques que Freud estimait inaptes au transfert.

Ce constat que partage beaucoup d’analystes mérite d’être examiné de plus près. Il est vrai que Freud fit des névroses l’indication privilégiée de la psychanalyse et ceci parce qu’elles se transformaient en névroses de transfert. Ce qui souligne une fois de plus que les conditions requises pour l’acte analytique selon Freud relèvent du transfert. Pourtant, quand on reprend les cas freudiens, ainsi que ceux de ses élèves, on est amené à se questionner sur ces diagnostics de névrose. L’homme aux loups illustre parfaitement cette remarque. Il semble qu’à cette époque étaient considérées comme névrotiques les situations cliniques où il n’y avait pas de manifestations patentes de la psychose, en particulier de délire. C’est l’expérience de cette clinique et les difficultés rencontrées par les analystes qui ont conduit les praticiens à sortir de l’alternative psychose/névrose pour élaborer une clinique des États-limites caractérisée par l’angoisse, la dépression, les addictions et les agirs. Même si on ne partage pas toutes les conséquences pratiques de cette conception des Etats-limites et en particulier sur le maniement du transfert, cette notion clinique cerne un réel que les analystes rencontrent dans leurs cabinets.

LE TRANSFERT EN EXTENSION

 La question qui se pose est donc de savoir si ces demandes peuvent s’inscrire dans une névrose de transfert puisque c’est la condition de leur analysibilité, au sens où celle-ci implique une résolution de cette névrose de transfert. Ou alors ne doit-on pas penser le transfert autrement que sous la forme d’une « névrose » de transfert ?

Mais ce type de questionnement ne témoigne-t-il pas de l’influence de la pensée médicale en psychanalyse puisque nous raisonnons finalement en termes d’indications/contre-indications ? Est-ce que les critères diagnostiques sont aussi déterminants que cela pour l’effectuation de l’acte analytique ? N’est-ce pas au fond le désir de l’analyste qui est susceptible de produire de l’analysant et ceci quelque soit le contexte clinique de la demande ? Ne sommes nous pas aussi parasités par la notion de cure, comme un traitement devant déboucher sur une guérison et la résolution de la névrose de transfert ? Les médecins eux-mêmes se sont démarqués de cette notion antique de la maladie et de l’acte soignant. N’ont-ils pas affaire aussi à des situations nombreuses où leur acte consiste à permettre à leurs patients de mieux vivre une maladie chronique ?

De fait, l’indication d’une réponse psychanalytique à la demande repose sur le désir de l’analyste et sur celui du futur analysant plus que sur des critères diagnostiques et pronostiques. Ceci, bien entendu, n’implique pas un déni  du réel en jeu dans les différentes modalités cliniques, ni celui de la prise en compte par l’analyste de la singularité de chaque situation.

Dans notre pratique, nous pouvons nous trouver dans des situations où la névrose de transfert ne se constitue pas. En d’autres termes, l’analysant ne cesse de répéter sous forme d’agirs plutôt que de pouvoir se remémorer. Sommes-nous démunis pour penser ce type de situations ? Pas tant que ça, puisque ce qui était considéré comme névrose de transfert, n’était pas à l’abri des agirs. La pratique de Freud nous le montre. Que ce soit avec Dora où le passage à l’acte de celle-ci avec Mr K. (la gifle au bord du lac) va se répéter dans le transfert à Freud au point d’interrompre la cure. Avec la jeune homosexuelle où  c’est Freud lui-même qui passe à l’acte, ne supportant pas qu’elle puisse lui mentir, mensonge qui comportait pourtant la vérité d’une situation transférentielle. En somme, les agirs, non seulement sont présents dans toutes les manifestations transférentielles névrotiques ou pas, mais dans la mesure où ils relèvent de la répétition, ils sont, pour reprendre la définition que Lacan donne du transfert, la mise en acte de la réalité de l’inconscient. Pour l’illustrer, je reprendrai une situation clinique que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer avec vous. Je la reprendrai plus précisément dans la perspective du transfert.

Il s’agissait d’une jeune femme d’une vingtaine d’année ayant déjà un long passé psychiatrique. En effet, elle avait présenté une anorexie mentale à l’adolescence ayant justifié une hospitalisation, puis des états dépressifs émaillés de tentatives de suicide et une dépendance toxicomaniaque y compris aux médicaments. Quand elle s’adresse à moi elle prend un traitement médicamenteux important. Elle est désocialisée et perçoit une AAH. Elle présente des troubles du comportement et du caractère avec des tentatives de suicide fréquentes qui l’amènent à être une habituée du service des urgences de la ville où elle vit. Malgré un certain nombre de péripéties, elle arrive à venir me parler de manière assez régulière. Les passages à l’acte suicidaires se font plus rares, elle arrive à reprendre des études et noue une relation amoureuse. Si les agirs suicidaires s’étaient faits plus rares, ils n’avaient pas complètement disparus et au décours de l’un d’eux, elle me raconte son passage aux urgences de l’hôpital. Elle me dit que les soignants l’ont « piquée et attachée ». Comme je remarque que cette évocation s’accompagne de l’esquisse d’un sourire, je lui fais remarquer qu’elle doit trouver ce lieu très attachant pour aller s’y faire attacher. Car là bas, il y a toujours quelqu’un pour vous accueillir, ce qui n’est pas le cas d’un cabinet d’analyste.  Les choses en restent là, puis je me souviens, après-coup, que dans les semaines qui précédaient, elle avait manqué à plusieurs reprises ses rendez-vous. Je le lui avais fait remarquer sur le ton du reproche en évoquant un comportement d’évitement qui s’opposait au travail en cours. Lors des séances suivantes, elle pu entendre ce rapprochement entre l’absence qu’elle me faisait vivre en ne venant pas à ses séances et l’angoisse d’une absence qu’elle n’arrivait pas encore à formuler. Elle associa sur la crainte que je prenne ma retraite et que ce que nous avions entrepris la laisse en plan comme de nombreuses prises en charge psychiatriques qu’elle avait connues. Mais surtout, elle se remémora une période de son enfance où rentrant de l’école elle éprouvait de l’angoisse à l’idée de ne plus revoir sa mère en vie. Celle–ci souffrait de dépression, menaçait fréquemment de se suicider et avait fait d’ailleurs un certain nombre de tentatives avec des hospitalisations.

Cette séquence clinique montre que ce qui ne peut se dire est agi transférentiellement dans l’espoir d’être mis en mots et donc de sortir du refoulement. Les sentiments ambivalents de cette jeune femme vis à vis de sa mère, qui auraient pu s’exprimer par des représentations de sa mort, maintenaient refoulé l’évocation de ce moment de sa vie. En transférant cette angoisse, en pensant me faire vivre l’angoisse de sa propre disparition, elle rejouait son identification à sa mère. Elle supposait ainsi que je pourrai y mettre les mots qui lui auraient permis de la penser et de s’en séparer. Le fait que je n’ai pas entendu ce mouvement transférentiel et que je lui ai répondu sur un mode réaliste a signifié pour elle une absence de son inscription subjective au lieu de l’Autre et produit le passage à l’acte. Mais celui-ci comportait, comme le récit qu’elle m’en fait le montre, les signifiants qui l’ont causés : êtes vous « attaché » à moi autant que je le suis à vous, puis-je compter sur vous comme présence de l’Autre où puisse se manifester le savoir insu qui me détermine ? Le fait qu’il y ait eu une verbalisation du passage à l’acte en a fait un acting-out donc quelque chose qui reprenait sa place dans la dimension discursive et sa dynamique élaboratrice.

La réalité de la mise en acte de l’inconscient dans cette séquence est à entendre comme ce qui du réel insiste pour se dire. Le réel dans la situation de cette jeune femme était un désir de mort comme modalité de séparation de l’objet. Faute de pouvoir le penser du fait de sa prise dans le réel compte tenu de son histoire, elle me le faisait vivre en espérant que je puisse le nommer. Faute que cela ait été entendu, elle  avait agi sa propre disparition pour me montrer ce signifiant. En me le racontant, elle évoque le coté indéfectible de l’attachement à l’Autre et de sa présence. Cette ré-articulation a permis de passer de la répétition à la remémoration.

Cette séquence se veut illustrative du travail de l’inconscient qui requiert nécessairement une parole adressée à un Autre, soit la dimension opérante du transfert pour la levée du refoulement et donc la possibilité de l’acte analytique.

La question qui se pose à nous aujourd’hui, c’est de savoir si le réel qui insiste peut se symboliser uniquement dans une relation transférentielle parlée ou bien si le réel n’implique pas une présentation transférentielle sous la forme d’agirs  et parfois sous forme de passages à l’acte. En tout cas, ce sont ceux-ci qui ne manquent pas de nous pousser à entendre la dimension signifiante qui les caractérise.

La situation clinique de cette jeune femme est paradigmatique d’une clinique fréquemment rencontrée aujourd’hui. Même si le cadre selon lequel nous les recevons n’est pas toujours celui de la cure-type, du moins au début. On peut constater que des mouvements transférentiels existent bien qu’ils ne constituent pas une névrose de transfert à proprement parler. La répétition y emprunte souvent la forme du passage à l’acte. Pour certains cette modalité apparaitrait comme une rupture du cadre analytique, alors qu’en fait le transfert permet une analyse de leur détermination signifiante ce qui les resitue comme acting-out et donc ouvre la possibilité de leur analysibilité.

Pour conclure, les demandes que nous recevons aujourd’hui sont tout à fait susceptibles de s’inscrire dans la dimension transférentielle dans la mesure où  nous ne limitons pas celle-ci à une névrose de transfert.

Si la dimension signifiante de leurs agirs est analysable par contre la question de l’objet du transfert apparaît pour l’instant plus difficile à dégager du fait de l’impact réel des conduites addictives particulièrement fréquentes dans ces situations. Cela constitue donc un enjeu déterminant de notre pratique que nous aurons l’occasion d’aborder au cours de cette année.

1- Séance reportée du fait des attentats du 13 novembre 2015 à Paris

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