MAGICO RELIGIEUX ET PSYCHANALYSE par Marie-José CORENTIN-VIGON

MAGICO RELIGIEUX ET PSYCHANALYSE par Marie-José CORENTIN-VIGON

Le magico-religieux qui a comme substrat les croyances populaires et magiques, les croyances en des dieux multiples ou unique, les récits oraux ou écrits, … est une donnée humaine universelle. Il est opérant car ces récits font culture, Histoire, et comme tels, ils offrent aux sujets des ancrages symboliques. Transmis, le magico religieux évolue au cours des siècles, s’adapte aux transformations sociales et idéologiques de leurs espaces socio- politiques. Il tisse et imprègne un lien social toujours actuel.

En Martinique, terre de colonisation, d’esclavage, carrefour de peuples amérindiens, européens, africains, indiens, chinois, carrefour de violences, de rencontres, le magico-religieux syncrétique s’origine tant de l’animisme africain, du catholicisme imposé par les colons, de leurs apports en sortilèges et diableries(1) que des divinités indiennes…

Dans la période esclavagiste, à l’instar du vaudou, le magico-religieux se constitue d’abord comme pôle de résistance. Dans un monde de chaos, l’important était de préserver et de transmettre autant que possible, tout ce qu’on possédait de médecine traditionnelle, de magie, de sorcellerie, musique, danse, de rites mortuaires…Il s’agissait, face à la perte de repères que constituait le « transbord »(2), de faire exister un monde autre, en lien avec une origine perdue, de construire un vivre ensemble dans un environnement inconnu, destructeur et incompréhensible. D’où l’écriture d’un magico-religieux comme partition commune et comme élément de construction subjective et collective.

Dans son rapport à l’altérité, le magico-religieux ordonne un monde dans lequel un persécuteur, ou un esprit immatériel rythme le quotidien. Cet autre extérieur, jaloux, maléfique à foison, souvent proche, est responsable de tous les malheurs, a le pouvoir de nuire et nuit. Et ce, à l’image du maitre de la plantation violents; à l’image des esclaves, virtuoses en poisons craint par les maitres ; à l’image de l’homme freudien(3) mu par le mal en chacun de nous.

Dans le magico- religieux, cet autre doit être neutralisé par celui qui en a le pouvoir, grâce à des soins comme les breuvages, les frictions, les  » bin démaré » (4) fait de plantes, les ports d’amulette ou de cabalistics(5). Ce seront les guérisseurs(6), quimboiseurs(7) ou séanciers (8) qui offrent en partage un savoir déjà constitué, comme aide aux victimes.

Le recours au magico-religieux qui concerne tous les actes de la vie quotidienne fonctionne autour de l’alliance des consultants, des consultés et du groupe social, réunis dans une identité commune.

 

Comme bien des enfants d’ici, je n’avais retenu du magico-religieux que le fantastique, le terrifiant, des figures emblématiques «angajez (9), des diablesses (10) dowlis (11) « chouval twa pat’ » et autres soukougnans (12)…

Mon emploi de jeune psychologue, à l’époque, au Centre Hospitalier Psychiatrique, en service adulte puis de pédopsychiatrie, m’a d’emblée confrontée à la massivité des délires, des hallucinations ancrés dans une croyance magico religieuse et l’adhésion du personnel soignant à ces phénomènes. D’où mes questions de l’époque : Par quels discours sommes- nous traversés? Pourquoi une telle efflorescence des délires magico- religieux ? Comment entendre ces phénomènes ? Quel est l’écart entre le délire et la  folie ?

En pédopsychiatrie, 10 ans plus tard, le changement est manifeste. La population des parents reçus, plus jeune, tient le discours suivant : « Je ne crois pas à « ces choses-là »(13) …mais « le mal » existe »… mais ma mère ou ma grand-mère pense que ce n’est pas naturel… elle a consulté un « séancier », un guérisseur.

Sur le mode de la dénégation, elle fait exister, par délégation, un magico- religieux, dont elles sont, avec leurs enfants, toujours victimes.

Ces mères, qui quelque fois encore, consultaient le séancier pour elles, fréquentent désormais le psy pour leurs enfants. La possible parole autour de ce lieu autre, investi, opérant, nous ouvrait à cet espace, occupé de grands sachants, porteurs de réponses dans la finesse d’une relation transférentielle, et surtout délivrant la guérison attendue. « Délivrez nous du mal » est la demande qu’elles nous adressent conjointement.

Du séancier au Psy, émerge une question : dans ce climat de persécution, comment le symbolique fait-il tiers, notamment entre la mère et l’enfant?
Le code noir, qui faisait de l’enfant, la propriété du maître (14) de la mère, effectuait une coupure réelle.

 

En effet, dans nos colonies de plantation, il était tout à fait exclu que le maître soit un jour esclave. Même affranchi, l’esclave ne pouvait, en aucun cas, soutenir l’image du maître. Son statut de bien meuble excluait de facto toute réciprocité ou altérité.

Le déni de son humanité assurait un démenti de sa castration, la pérennité de l’esclave comme objet économique et de jouissance, légitimait la traite. Dans un « je sais bien… mais quand même, » t’es un homme mais t’es un meuble… dans ce jeu de dupe collectif, une culture du démenti, se met en place, avec en exergue, la différence de couleur, comme ligne de démarcation de l’humanité et comme justificatif idéologique.

 

La clinique nous confronte à ces structures, qui relèvent de ce démenti de la castration, Enfants, parents, nous montrent comment, face aux pannes de symbolique, de Nom du père, ils construisent, bricolent des arrimages pour exister, à l’image du poème « Maillon de la cadène » d’Aimée Césaire où il s’agit bâtir, avec le bric à brac à disposition (15).

Ce démenti, cette façon signifiante d’articuler une certaine négation de la castration nous dit Freud, nous confronte à une certaine fragilité du symbolique, à une altérité toujours en question, à la prégnance du scopique et de la couleur…..

 

Ce démenti à l’œuvre dans la culture (16), est une structure énigmatique qui permet au sujet de maintenir un certain rapport à la réalité, sans pour autant renoncer à sa croyance ».

 

 

Qu’en est-il aujourd’hui ?

 

Dans toute société, le savoir qui relève des signifiants de la langue maternelle et de la culture change avec les époques, transformant ainsi les signifiants. A défaut de pouvoir dater et expliciter les transformations installées ici, nous pouvons néanmoins constater que, dans notre malaise actuel, le magico- religieux s’est banalisé, et ses figures emblématiques ont perdu de leur aura.

Nous sommes passés d’une pratique privée, secrète pour les utilisateurs, d’un statut de l’ombre, du secret partagé pour les officiants, à une imprégnation banale de ce magico, dans la vie quotidienne. Nous sommes passés d’un système symbolique à un système imaginaire, règne de la superstition qui place sous l’empire et l’emprise du signe.

Le dorlys (17) ce personnage si énigmatique, est devenu, dans le vocabulaire des jeunes, une insulte destiné à un garçon, un dénigrement. « Espèce de dorlys » « Mussieu fait comme un dorlys » Le sens premier pourtant connu, n’a plus cours.

 

La relation à l’autre promeut toujours une méfiance constante, une vie conçue comme une suite de dangers à éviter, à une place de victime potentielle.

« ou pilé en cochoni » (18) « yo fair mal » (19) ou modi (20) (comme Haïti) sont devenues des phrases du discours courant. La persécution rode en permanence, le mal nous entoure.

Et en effet, le mal, est là, moins énigmatique, toujours persécuteur et pourvoyeur de victimes. Sous les traits d’un grand Autre obscur moderne, il est présent, au quotidien, de façon tangible, palpable, impossible à éviter. Ainsi, par rapport à la France métropolitaine, nous cumulons le plus grand nombre d’enfants placés à l’ASE, deux fois 1⁄2 plus de détenus, l’un des plus fort taux d’avortements, une violence exponentielle, un chômage des jeunes qui crève tous les plafonds, des errants, des « jumpy »(21), de plus en plus nombreux, un exode massif de jeunes qui partent pour des formations, des emplois, qui ne reviennent pas, nous laissant occuper dans un futur très proche, la place du plus vieux département de France. En effet le mal est là avec les premières places au niveau du taux de suicide. Avec l’empoisonnement, pour des décennies, de certaines terres agricoles, de certaines zones de pêche par la chlordécone (22) . Et c’est avec le monde que nous rivalisons pour le taux de cancer de la prostate.

Dans ce passage, pour les patients, du séancier à l’analyste, au thérapeute de façon plus large, notre positionnement change, face à la même demande, même si nous prenons, toute psychologie individuelle d’emblée comme une psychologie sociale… »(23) . Nous entendons avec Lacan, le sujet comme une structure signifiante qui s’inaugure du lieu de l’Autre trésor des signifiants. Ce grand Autre, objet d’amour, déborde la famille pour s’ouvrir au culturel, aux transmissions sociales.

 

Sujet, société, culture, deviennent, signifiants, langage, discours. Langage, condition de l’existence du sujet et de son monde. Langage qui ouvre à l’inconscient, au refoulement, à un rapport au savoir, toujours inconscient, à des objets internalisés, au manque, aux métaphores comme figures du symptôme. Le symptôme formation de l’inconscient, structuré comme un langage, devient la réponse que le sujet construit face à sa souffrance.

 

Il ne s’agit donc pas de faire du bien au patient, ou de le guérir du mal mais, par le biais de ses discours, de lui faire accéder à sa responsabilité de sujet, à la vérité de son symptôme en ce qu’il entrave son désir.

Le rapport au monde, avec Lacan, se fonde sur un lien social érigé en discours»(24). Parmi ces discours, retenons le discours du maitre, porteur des signifiants maitres véhiculés dans le social et la culture.

A la différence des sociétés traditionnelles, les sociétés modernes se présentent sous le joug du discours du maitre et de son avatar, le discours capitaliste. Discours de pouvoir, d’autorités symboliques, transmetteurs de valeurs, d’idéologies, notamment, celles des technos sciences, qui portent aux nues la dimension scientifique qui évacue le sujet.

Les nouveaux signifiants maitres aujourd’hui s’appellent désormais: mondialisation, biens de consommation, rentabilité, exclusion secte, efficacité, monétarisation, évaluation, protocoles… et le dernier en date, Daesh comme nom générique de tous les fanatismes.

 

En ce moment, en Martinique, un des discours actuel, est celui très porteur du combat pour les réparations de l’esclavage.

 

Le MIR, Mouvement International pour les Réparations de l’esclavage, son projet politique : Reconnaissance, Réparations et Réconciliation n’est pas ici mon propos. Ce que je questionne, sans porter de réponses, c’est la répétition, dans notre histoire, de cette assignation, par nous-même, à cette place de victime. Dans la répétition, quel est ce réel qui revient toujours à la même place ?

Cet appel à réparation nous installe de nouveau, en position de victime. S’agit-il de ne point sortir de l’esclavage ? De rester fixé à dans un indépassable du trauma ? D’opposer un nouveau discours de maitre: « victime toujours », à un autre ancien discours de maitre, « oubliez le passé » ? D’entretenir un magico-religieux nouveau avec un persécuteur désigné : l’état et un soin proposé par les victimes, la marchandisation du passé ? Je ne peux vous soumettre, en guise de réponses, que ma perplexité. On pense à nos marchands d’illusion, de chimères, qui vendent un magico religieux de pacotille, dont la publicité envahit nos boites à lettres, nos téléphones, nos journaux.

Je pense à cette jeune patiente, violée dès l’adolescence, qui, face à l’indemnisation proposée après le procès me disait « c’est irréparable, c’est fait, on n’y peut rien ». Elle anticipait, les propos de Césaire, qui disait « C’est irréparable, c’est fait, c’est l’histoire »(25), je n’y peux rien ».

Nous proposons notre écoute, à partir des discours, au un par un, et tentons d’hystériser le sujet pour entendre sa parole subjective, ses signifiants prélevés du grand Autre, familial, sociétal, de ses héritages archaïques transgénérationnels. Freud (26) en écho avec ceux du social  » l’héritage archaïque de l’homme n’englobe pas seulement des dispositions, mais aussi des contenus, des traces mnésiques relatives aux générations antérieures ».

En guise de conclusion, deux dernières questions.

 

Quel avenir pour le magico-religieux ? Il prospère en souterrain, prend le statut de patrimoine en déliquescence, mais il a encore de beaux jours devant lui.

Quel avenir pour la psychanalyse ici qui ne nous confronte qu’à de puissants mécanismes de résistance, de tous bords ? Là, je dois vous avouer mon manque d’optimisme.

 

Octobre 2016
Marie-José Corentin-Vigon

 

 

 

1 Cf Les mots, la mort, les sorts,.. Jeanne Favret-Saada Gallimard. 1977.
2 Glissant note une différence entre le déplacement d’un peuple par exil ou dispersion, qui se continue ailleurs et le transbord, (la traite) d’une population qui par ailleurs se change en autre chose, qui devient un autre peuple. (Le discours antillais Ed. du Seuil. 1981.
3 Freud Malaise dans la civilisation. « L’homme est, en effet, tenté de satisfaire ses besoins d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagement, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser, de le tuer… » .Ed P.

4 Bain pour conjurer un sort, pour enlever des nœuds qui entravent symboliquement quelqu’un. In Geneviève Leti L’univers magico-religieux antillais. L’ harmattan 2000.
5 Cabalistics : petits bouts d’étoffe rouge, contenant 1 prière, cousue dans le slip ou le soutien, à porter au contact de la peau, pour se protéger des sortilèges In L’univers magico religieux antillais. Geneviève Léti. L’Harmattan 2000.

6 Ceux ou celles qui ont un don qu’ils utilisent pour aider les gens en difficulté. Don reçu naturellement ou par transmission. Ils disent travailler avec Dieu In G. Leti.
7 Sorcier. Pratique prières, sortilèges, incantations ou sacrifices, pour jeter un sort ou libérer quelqu’un d’un sort In G. Leti.

8 Equivalent d’un guérisseur avec en plus des capacités divinatoires, notamment pour pouvoir repérer ceux qui sont responsables du sort dont on est victime
9 Ceux qui ont pactisé avec le diable, quel que soit son appellation. Ont le pouvoir de prendre des formes d’animaux de leur choix In G. Leti.

10 Etre surnaturel femme très belle que l’on rencontre la nuit, dans un endroit isolé…Auxiliaire du démon avec un pied de bouc ou de bœuf qu’elle cache soigneusement …envoute les hommes sans rapport sexuel…pour les perdre et se révéler sous sa hideur diabolique.

11 Enveloppe d’une âme ou quimboiseur, sous la forme d’un cheval à 3 pattes, en quête d’âmes innocentes, pour soldr son pacte avec le diable.
12 Quelqu’un qui a pouvoir de se dépouiller de sa peau…qui a le pouvoir de parcourir les airs sous l’aspect d’un feu follet,…la nuit…et qui redevient homme ou femme le jour.

13 « Ces choses là » il s’agit de nommer sans le nommer ou par défaut tout ce qui peut être du magico religieux.
14 Le code Noir ou le calvaire de Canaan Louis Sala-Molins PUF 1996.
Article 13 du code noir

14« …les enfants tant mâles que filles suivent la condition de leur mère … »

Si la mère est esclave et le père libre, ils seront esclaves.
Si le père est esclave et la mère libre, ils seront libres ;
Si le père et la mère sont esclaves c’est l’article 12 qui légifère.
Article 12
Les enfants qui naîtront de mariage entre esclaves seront esclaves et appartiendront au maître de la femme esclave…si le mari et la femme ont des maîtres différents ».

15 Aimé Césaire. Maillon de le cadène In Moi, laminaire, 1982.

16 Brigitte Lemérer : Les deux Moïse de Freud (1914-1939) Freud et Moïse : écriture du père I Eres Oct 97 P96.

17 Figure martiniquaise, personnage immatériel, invisible, inodore qui ne se déplace que la nuit, dans les couches des femmes et des hommes ?. Sa qualité d’esprit lui permet d’emprunter le trou des serrures pour s’introduire dans leurs chambres, de prendre forme animale, leur faire subir les pires outrages, à leur insu, pendant leur sommeil. Ce seront les traces laissées par lui qui subodoreront de leurs passages et de leurs viols. Ce personnage mythique et mystique, craint, était jusqu’alors circonscrit dans l’intime des discours, des demeures des outragées et leurs proches. Aujourd’hui, c’est une insulte à connotation sexuelle qui stigmatise homme ou femme, une figure présente maintenant chez de très jeunes collégiennes.

18 On t’a jeté un sort

19 On t’a jeté un sort

20 Tu es maudit

21 Bandes de jeunes qui se réunissent par affinité, drogué, petits dealeurs, petits délinquants, qui se

développent dans les quartiers et qui sont constitués par les enfants de ces mêmes quartiers

22  insecticide organochloré toxique, écotoxique persistant-Wikipédia

23 Freud Psychologie collective et analyse du moi Coll

24 J. LACAN, Le Séminaire Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 51. « En fin de compte, il n’y a que ça, le lien social. Je le désigne du terme de discours parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de le désigner dés qu’on s’est aperçu que le lien social ne s’instaure que de s’ancrer dans la façon dont le langage se situe et s’imprime, se situe sur ce qui grouille, à savoir l’être parlant.

25 Aimé Césaire, Nègre je suis, nègre je resterai. Entretiens avec Françoise Verges. Albain Michel P39.

26 Freud L’homme Moïse et la religion monothéiste Ed. Gallimard 1987 p 193 » …les impressions laissés par les traumas…ne sont probablement pas seulement des contenus vécus par l’individu lui-même, mais aussi …de ..éléments de provenance phylogénétique… un héritage archaïque ». P 207 …

 

 

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