Transfert et lien social. La tentation du dieu obscur par Brigitte EDWARDS

Transfert et lien social. La tentation du dieu obscur par Brigitte EDWARDS

Au début des Temps Modernes, celles de la violence radicale de l’esclavage racialisé, en contradiction absolue avec l’idée même de pacte social (Melman, le complexe de Colomb), avec pour effet une « distorsion des lois de la parole et du langage », (Lacan aux Antilles).

Ce qui ne va pas sans conséquences subjectives sur le rapport à une parole qui ne tient pas, sur la possibilité d’une parole déployant le symptôme dans une adresse à l’Autre. Les lois de la parole permettent d’humaniser les rapports aux autres sur la base d’un renoncement à certains actes : tout n’est pas possible. (J. Légaut, Les lois de la parole).

Ailleurs qu’aux Antilles.

A travers les autres observations que nous avons reçues ou rencontrées (merci aux textes d’Albert Maître ou Nizar Hatem !), il apparaît que ces  difficultés du transfert et du lien social sont de moins en moins particulières et se retrouvent bien au-delà des sociétés afro-américaines. De même pour les formes cliniques qui les accompagnent : addictions, passages à l’acte violents, troubles de la consommation et du rapport à la limite…

On retrouve aussi la prévalence de problématiques identitaires qui, comme le repère Dany Ducosson, cherchent à faire lien « autour de ce qui pose l’autre comme ennemi fondamental », et s’organisent autour de la « diabolisation des indésirables ».

Que dire de ces marchés d’esclaves où les femmes Yézidies sont vendues, comme autrefois les déportés africains ? De la mise en images des châtiments (Gut Debord : la mise en images est un rapport social), de l’exposition des corps suppliciés aux carrefours de Raqqa, des photos prises dans les prisons d’Assad, des images de camp dans les villes assiégées par ses armées ?

Deux questions à articuler :

– Comment penser la convergence entre les modifications contemporaines du lien social et la spécificité du lien social aux Antilles ?

– Comment penser le rapport à l’histoire, si l’on ne se satisfait pas de la seule explication déterministe ? Comment penser l’esclavage autrement que comme un déterminisme, qui implique nécessairement l’effacement de la dimension du sujet ? (Fanon : « Je ne suis pas esclave de l’esclavage qui déshumanisa mes pères »). Comme rapport au traumatisme, ainsi que le propose le texte de Dany Ducosson ? Quid alors de la question de la transmission ?

Le rapport à « l’histoire que nous avons vécue ».

Depuis le commencement de notre recherche, j’avais le sentiment d’une grande proximité avec notre travail de lecture sur les deux derniers chapitres du livre XI du Séminaire, les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.

Lacan y mentionne le «  rapport à l’histoire que nous avons vécue » et au « drame du nazisme » avec, dans ce terme de « drame », un écho de l’étymologie grecque : action, mise en acte.

De cette histoire, dit-il, quelque chose nous reste « profondément masqué », sans qu’aucune philosophie hégéliano-marxiste (c’est-à-dire les deux tentatives majeures en philosophie pour déterminer le sens de l’histoire) puisse en rendre compte : la « résurgence » de la tentation du « sacrifice aux dieux obscurs », « monstrueuse capture » à laquelle bien peu sont capables de résister. « Ces formes les plus monstrueuses » du sacrifice présentifiées avec le nazisme ne sont pas nouvelles et ne sont que « prétendues dépassées » : elles sont destinées à resurgir, elles sont en pleine résurgence. C’est une répétition.

Le projet politique.

Dans le même passage, Lacan se réfère à son texte, Kant avec Sade dans lequel il donnait les paramètres d’un nouveau type de lien social, c’est-à-dire d’une nouvelle économie du désir et de la jouissance, qui se met en place à la fin du XVIII°siècle.

Au cinquième dialogue de La philosophie dans le boudoir, le « pamphlet dans le pamphlet », « Français, encore un effort pour être républicains » déroule un véritable projet politique « doctrinant la loi de la jouissance comme pouvant fonder je ne sais quel système de société idéalement utopique » (S VII, p.237).

Avec ce projet s’entrevoit un « autre bonheur », le « bonheur dans le mal », qui repose sur une bipartition politique en bourreaux et victimes comme le montre le film de Pasolini, Salo ou les 120 jours de Sodome.

Nouveau lien social et démenti de la castration.

Nous faisons l’hypothèse qu’aborder la question du nouveau lien social à partir du schéma du fantasme sadien, plutôt que du « montage en dérivation » du discours capitaliste sur le discours du maître, permet de mettre en lumière une autre dimension que celle de l’objet fétichisé : celle d’un rapport social où se met en images la douleur et l’humiliation infligée aux autres, et l’illusion qu’en rejetant sur eux la douleur d’exister, on va enfin devenir le sujet non barré de la jouissance, le « fétiche noir ».

Nous faisons l’hypothèse que de ce lien sadien, quelque chose est aujourd’hui présent partout, dans les diverses formes du harcèlement, dans les vidéos porno sur les téléphones des jeunes ados, dans les victimes de Daech crucifiées aux carrefours. Et qu’il l’était déjà dans le huis-clos de la société esclavagiste racialisée organisée sur la bipartition du maître et de l’esclave.

Quelque chose qui se fait entendre dans les pratiques sociales quotidiennes comme dans les  archives de l’histoire.

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